Une étude sur les Phares de Baudelaire

Voici une étude sur les Phares de Baudelaire. 

Baudelaire chante son admiration pour quelques grands maîtres, mais il fait surtout, par
une comparaison implicite, l’éloge d’Eugène Delacroix, seul contemporain mentionné,
qu’il pense être le digne héritier de ce génie artistique reposant sur l’imagination, cette
« reine des facultés. »
Ce que Baudelaire retient en trait commun de tous ces maîtres, c’est leur capacité de
s’adresser à l’homme, et plus précisément à sa faculté sensible. Ainsi l’expression de la
passion, dans son sens cartésien des états de l’âme, est le critère premier du jugement
baudelairien. Plus cette passion est retranscrite dans son intensité, plus elle est montrée
comme entraînant la perte de l’esprit raisonnable et la rupture de l’équilibre psychique,
plus elle témoigne des « cœurs mortels ».
Ainsi Baudelaire s’oppose avec vigueur à l’art philosophique théorisé par Hegel
(Esthétique). Cet art philosophique, qui devrait « enseigner l’histoire, la morale et la
philosophie », qui entendrait concevoir la peinture comme le support imagé des vertus
édifiantes de la raison et qui semble prolonger le chapitre de Notre-Dame de Paris « Ceci
tuera cela » où Victor Hugo évoque la fin prochaine du livre de pierre, celui des
cathédrales, au profit de celui des mots et des idées, est à l’opposé de la conception de
Baudelaire pour qui l’art doit évoquer des sentiments et non des raisonnements.
Chacun des artistes a le droit à son inscription dans la nature, modèle absolu, source de
toute création et perfection incarnée. Un jardin entre ciel et mer pour Rubens, des

glaciers et des pins pour De Vinci, l’hiver pour Rembrandt, les crépuscules pour Michel-
Ange, le faune, divinité champêtre, pour Puget, les papillons pour Watteau, un fœtus

pour Goya, un lac et des sapins pour Delacroix.
La dernière strophe, sa référence au « Seigneur », semble également s’opposer à la
conception hégélienne qui voudrait que l’œuvre d’art soit une manifestation du divin
privilégiée qui s’opère par la médiation de l’homme créateur : Dieu apparaîtrait dans la
beauté des œuvres d’art, mieux qu’il n’apparaîtrait dans la beauté de la nature. Pour
Baudelaire, l’art témoigne au contraire de la « dignité » des hommes, transmise « d’âge
en âge » et rivalisant ipso facto avec l’ « éternité » divine.
Cette passion, « cet ardent sanglot » qui « afflue », « s’agite », « exhale », qui est
« profond », « sombre », « mélancolique », « flamboyant », « tournoyant » est rendu par
les peintres mentionnés par des « extases », des « cris » et des « pleurs ». Il serait pour
l’homme qui s’en enivre un substitut à l’ « opium », un assoupissement propre à écarter
problèmes et difficultés, mais également un « phare », une source lumineuse servant à
guider les âmes égarées ; l’artiste serait un Bon Pasteur.