Une Charogne

LECTURE LINEAIRE « Une Charogne »

Souvent considéré comme le père de la modernité poétique, Charles Baudelaire est un poète du XIXe siècle, qui s’est inspiré à la fois du Romantisme et du Parnasse, et fut tout à tour journaliste, traducteur, critique d’art. Il reste célèbre pour avoir introduit des thèmes novateurs et provocateurs dans ses Fleurs du Mal, recueil condamné en 1857 pour outrage à la morale publique. En affichant pour objectif d’ « extraire la beauté du mal », Baudelaire a en effet osé s’attaquer à des motifs peu conventionnels. Le texte que nous nous proposons d’étudier aujourd’hui en est une illustration. « Une Charogne », poème de la première partie du recueil, intitulée « Spleen et Idéal », reflète la double tendance du poète à se diriger à la fois vers la fascination pour le mal et le laid et à tenter de s’élever plus haut vers une Beauté transcendante, « idéale ». Il décrit ici le plus horrible objet qu’on puisse imaginer, un cadavre en décomposition, et pourtant ce poème est un poème d’amour puisqu’il s’adresse à la femme qu’il aime. 

MOUVEMENTS DU TEXTE

Strophe 1 ( vers 1-4) :  contraste entre promenade bucolique et horreur du spectacle

Strophes 2 à 5 (vers 5 à 20) : description réaliste de la charogne

Strophes 6 à 9 (vers 21à 36) : le corps s’anime

Strophes 10 à 12 (vers 37 à 48) : le poète s’adresse à la femme aimée et la met en garde 

PROJET DE LECTURE

Comment, par le biais de l’écriture poétique, Baudelaire transforme-t-il la laideur en beauté ? 

Mouvement 1 : Contraste bucolique/horreur

-Titre « Une Charogne » : goût de l’humour macabre que Baudelaire. Choix de sujet surprenant pour un texte poétique : cadavre.

-La nature, chère aux romantiques, semble propice à l’amour. Elle est montrée de façon très positive. « le soleil rayonnait » v.9 , « ce beau matin d’été si doux » ( adj. valorisant + adverbe d’intensité)

-Cette description détonne avec la vision brutale d’« une charogne infâme / sur un lit semé de cailloux » + Caractère surprenant de la découverte de la charogne « au détour d’un sentier ».

-Promenade bucolique / surprise : Effet de surprise d’abord car aspect inattendu de la découverte. Le poème est le récit de cette anecdote : marqueur temporel précis « ce beau matin d’été » v.2 ancre dans un souvenir agréable. Emploi du passé simple « nous vîmes » v.1 introduit brutalement le cadavre dont la place en fin de vers 3 est mise en évidence.

La rime « mon âme »/ « infâme » associe déjà la femme aimée à la charogne et annonce la mise en garde de la fin du poème. Elle introduit également une dimension ironique

L’ironie du poète est perceptible à travers le contraste entre un cadre bucolique et la brutale réalité de l’objet observé.

Mouvement 2 : Description réaliste de la charogne

Précision de l’évocation : emploi de nombreux mots synonymes de « charogne » : « pourriture » v.9, « carcasse superbe » v.13.

-Description de la charogne avec un réalisme brutal qui surprend : en insistant sur les détails les plus crus et les plus dérangeants, il donne à voir un spectacle répugnant : Cf. hyperboles + trivialité des termes : «infâme » v.3, « pourriture »v.9, « carcasse » v.13, « la puanteur était si forte » v.15, « putride »v.17, « haillons » v.20.

CL des sensations: le processus de la décomposition mis en valeur:  « bataillons / De larves » v.18-19. L’horreur est soulignée par le rejet et l’enjambement matérialise bien l’action de « couler comme un épais liquide » v.19

-Importance des odeurs : « suant les poisons » v.6, « plein d’exhalaisons » v.8, « ventre putride » v.17, « la puanteur était si forte » v.15.

-Horreur de la vision accentuée par l’évocation des sentiments et sensations éprouvés : emploi de termes à connotation négative : « charogne infâme » ( à la rime v.3), , « vous crûtes vous évanouir » v.15( ton précieux avec le passé simple, en décalage avec la réalité macabre et atroce).

-Cadavre putréfié : mis en scène dans une pose exhibitionniste très dérangeante également : « les jambes en l’air, comme une femme lubrique » v.5. Erotisme et pourriture sont unis dans cette description : la charogne offre sa décomposition comme la femme offre son corps.

Mouvement 2 : La poésie donne vie au cadavre

« Une Charogne » = éloge paradoxal le poème transforme la charogne en un objet d’émotion esthétique et de création poétique. 

Les strophes 6 à 8 évoquent des formes en mouvement qui font entendre « une étrange musique » (v.25) et suscitent « un rêve » (v.29) puis dans la 9e strophe, la mention de la chienne avide d’un morceau du « squelette » rappelle crûment la réalité de « l’ordure  

Association mort/vie : La mort est rendue violente par la vie qui se dégage d’elle, elle semble ainsi menaçante : cela grâce au grouillement des vers et des mouches (« les noirs bataillons » v.18), que les verbes (« bourdonnaient »v.17, « sortaient » v.18, « coulaient »v.18, « s’élançaient en pétillant »v.22, « vivait » v.24) mettent en mouvement. 

La mort se nourrit aussi du vivant  comme le vivant se nourrit d’elle (la chienne, les floraisons « grasses», cuire) : la frontière entre le mort et le vivant s’efface, en même temps que la forme de la charogne (« les formes s’effaçaient »v.29).

-Le lexique et les figures de style témoignent également d’une étrange alliance des contraires

Cf. Personnification de la charogne, comparée dès la 2e strophe à une « femme lubrique ».

+ Symbole paradoxal du mouvement et du souffle de la vie (v.21 à 24) qui se transforment en une « musique ». La mort entretient la vie  + symbiose avec la nature (thème baroque de la métamorphose) : comparaison avec la « fleur » v.14, symbole de vie et référence à des éléments marquant le mouvement : eau, vent + vbs monter, descendre (v.21). Eléments vitaux réunis : l’eau, l’air, le feu (avec le soleil) et la terre (avec le semeur).

-La description dépasse le simple réalisme et devient une vision avec l’image guerrière des « bataillons » v.18 ou l’emploi du pluriel ds la strophe 5 et  de termes collectifs : « tout cela » v.21, « ce monde » v.25

-Utilisation répétée des comparaisons qui tend à transformer la réalité : v. 19, 21, 23, 27-28

– Donc, la description dépasse la simple observation de la réalité. Le poète l’amplifie jusqu’à ce que la charogne devienne une vision onirique : négation restrictive du v. 29 « les formes n’étaient plus qu’un rêve »

Idée de la germination, de la transfiguration de la mort en vie.

-L’artiste est celui qui conserve le souvenir de l’aimée : cf.dernière strophe. 

-Il garde « la forme » et « l’essence divine » v.47 : dans son souvenir elle restera toujours belle.

-Ce texte célèbre donc aussi le pouvoir du poète, un être à part grâce à qui les êtres, même morts, subsisteront dans ses œuvres. 

Comparaison avec le travail du peintre (Baudelaire critique d’art) : « formes », « ébauche », « toile », « artiste » (8e strophe). 

Il s’agit donc dans ce poème de faire l’apologie de la création poétique en rapport à l’alchimie poétique. 

Mouvement 3 : Réécriture du « memento mori»

-Le registre lyrique est très présent dans ce poème qui s’adresse à la femme aimée. Dès le début du poème, présentation de deux protagonistes, le poète et la femme aimée : emploi du pronom « nous » v. 1 et 34: image d’un couple uni, intimité. 

-Description de femme : valorisation, idéalisation de celle-ci.  Surenchère des apostrophes et des métaphores galantes : « mon âme » v.1, « Etoile de mes yeux »v.39, « soleil de ma nature », « mon ange et ma passion »v.40, « ô ma beauté »v.45.

-Emploi du vocatif: « ô la reine des grâces » v.42, « ô ma beauté » v.45

-Amour marqué par l’emploi de l’adjectif possessif « mon », « ma » associé à terme très fort : « passion » v.40 ,  mis en valeur par place à la rime, fin de strophe et diérèse : passi-on 

Poème construit sur une double outrance de l’obscénité et de la courtoisie : les 2 sont exagérées

« Une Charogne » apparaît donc comme une parodie de poème galant.

-Baudelaire reprend en outre le thème du memento mori .

Les premiers mots du poème, « Rappelez-vous » font écho à l’expression latine « Memento mori » = « souviens-toi que tu vas mourir ». 

-Structure habituelle : contemplation d’un objet qui évoque la mort (ici une charogne) puis comparaison avec la femme aimée : « et pourtant vous serez semblable à cette ordure » v.37.

– réflexion sur le temps qui passe et sur la mort : la mort est le thème récurrent du poème, aussi bien par le titre et la longue description de la charogne que par la fin du poème qui joue sur ce champ lexical : « derniers sacrements » v.42, « ossements » v.44, « vermine »v.45, « décomposés »v.48.

-Leçon du poète : La mort nous attend tous : cf. emploi des futurs de certitude (« vous serez »v.41, « vous mangera » v.46). Référence au « carpe diem » avec l’emploi de l’impératif : v.45«dites » 

-Alternance entre alexandrins (utilisés ds la poésie classique pour traiter de sujets graves, sérieux) et octosyllabes ( aspect + léger) donne une légèreté de ton

-antithèse des vers 37-39 « ordure/soleil de ma nature » 

Le style prosaïque s’oppose à un lyrisme plus classique. Fort décalage accentué par mots à rime (et diérèse) : infection/passion. Montre bien l’aspect parodique de la déclaration d’amour. La poésie classique sublime la beauté de la femme, ici, le poète, cruel, lui annonce sa déchéance future.

            Ce poème, au carrefour de la tradition et de la modernité, propose une réécriture originale et ironique des thèmes de la poésie traditionnelle. En choisissant comme point de départ de sa mise en garde contre le temps qui passe l’objet le plus répugnant qui soit poète joue avec les conventions et fait entrer le laid dans la poésie. La volonté de choquer le lecteur est palpable ici. Toutefois, Baudelaire nous montre également ici que la Beauté se place même au-delà de la mort, et qu’elle est un accès, pour celui qui sait la voir, à l’immortalité. En métamorphosant l’horrible et en évoquant ce cadavre de manière très réaliste dans un texte poétique, Baudelaire affirme sa modernité et illustre sa propre définition du Beau : « tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». Le poète devient donc un alchimiste qui transforme le laid en beau. Ce poème illustre ainsi un nouvel art poétique, véritable tournant dans l’histoire littéraire. 

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