Olympe de Gouge : « Homme, es-tu capable d’être juste ? »

olympe de Gouge

Texte : Les droits de la femme

Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique. Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin un coup d’œil sur toutes les modifications de la matière organisée ; et rends-toi à l’évidence quand je t’en offre les moyens. Cherche, fouille et distingue, si tu le peux, les sexes dans l’administration de la nature. Partout, tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef d’œuvre immortel. L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans l’ignorance la plus crasse, il veut commander en despote sur un sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles ; il prétend jouir de la Révolution, et réclamer ses droits à l’égalité, pour ne rien dire de plus.

La déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Olympe de Gouge, 1791

Introduction

La Révolution française constitue un bouleversement politique fondamental dans la société française, mettant fin à lʼ Ancien Régime et aux privilèges de l’aristocratie française sur les autres classes sociales. Cependant d’un point de vue sociétal, les droits des femmes n’évoluent pas, laissant la femme à un statut d’infériorité par rapport à l’ʼhomme. Olympe de Gouge est considérée comme l’une des premières militantes féministes. En sʼ’appuyant sur l’universalité de la déclaration des droits de lʼ’homme, elle réclame une égalité femme-homme pour libérer la femme de sa servitude domestique à laquelle elle est cantonnée. Elle se livre à un pastiche de la déclaration des droits de l’homme en écrivant celle de la femme et de la citoyenne. Dans un texte préfaciel pamphlétaire intitulé «les droits de la femme», nous verrons comment Olympe de Gouge défend la cause des femmes en sʼ’attaquant à l’ʼhomme.

Première partie :

l’auteure exhorte la femme à être éclairée par les principes de la philosophie des Lumières pour se libérer du joug des hommes (« Femme, réveille-toi !… injuste envers sa compagne »).

Le texte s’ouvre sur une apostrophe au destinataire du discours. À noter la présence de lʼ’invocation lyrique «ô» qui donne un souffle passionné aux mots de lʼ’auteure. Le texte repose sur lʼ’allégorie de la caverne du philosophe grec Platon. Cette partie du texte invite la femme à se réveiller, à sortir des ténèbres dans lesquelles elle vit pour accéder à la vérité grâce à la métaphore du « flambeau de la vérité ». À noter l’énumération des caractéristiques de l’intolérance (préjugés, fanatisme, superstitions, mensonges). Le paragraphe est constitué de périphrases métaphoriques comme « le tocsin de la raison » qui donne au texte une tonalité épique et guerrière incitant la femme à entrer en guerre. Le combat féministe est «universel ». Il transcende la notion de pays et a une dimension politique internationale pour Olympe de Gouge qui ne limite pas sa vision du monde à la France, comme le montre son combat contre l’esclavagisme. Olympe de Gouge cite d’ailleurs lʼ’exemple de «lʼ’homme esclave » pour désigner les citoyens qui se sont arrachés à la domination de lʼ’absolutisme royal de lʼ Ancien Régime. Cette partie du paragraphe se clôt sur le vocabulaire de lʼ’injustice que subissent les femmes par la faute de l’ʼhomme.

Deuxième partie :

l’auteure exhorte les femmes à prendre conscience de leur absence de droits dans une société patriarcale (Ô femmes ! … -Tout, auriez-vous à répondre»).

S’engage dans cette deuxième partie du texte un dialogue imaginaire entre lʼ’autrice et les femmes à qui elle sʼadresse. À noter que lʼ’autrice passe du singulier au pluriel dans une nouvelle apostrophe. Ce passage au pluriel donne de l’ampleur au texte du point de vue argumentatif. Il est à noter également que se poursuit l’allégorie de la caverne avec lʼ’adjectif «aveugles» pour qualifier les femmes qui ne parviennent pas à envisager la possibilité de se révolter. Il s’en suit une série de questions rhétoriques qui, encore une fois, exhorte les femmes à prendre conscience de la différenciation femme-homme et de l’injustice quʼ’elles subissent. À noter particulièrement l’exemple des noces de Cana : Jésus prononce, selon Olympe de Gouge, une phrase misogyne à l’égard de Marie. Gouge montre ainsi quʼ’au commencement de la culture judéo-chrétienne réside déjà lʼ’inégalité entre homme et femme.

Troisième partie :

l’ʼhomme, paradoxalement, se fourvoie en se conduisant en despote dans le siècle des Lumières. (S’ils s’obstinaient … vouloir»).

Le texte continue par une longue phrase complexe qui s’ouvre par une proposition subordonnée hypothétique. Olympe de Gouge imagine, que si les hommes continuent à refuser à l’émancipation des femmes, les femmes doivent s’unir pour combattre. Gouge utilise les outils rhétoriques de la répétition. En effet, le reste de la phrase est constitué d’une série de propositions juxtaposées qui commencent par des verbes d’action conjugués à la deuxième personne de lʼ’impératif : «opposez», réunissez-vous», «déployez» et enfin une dernière proposition coordonnée au futur simple très importante car le verbe est «voir». Les femmes recouvreront enfin la vue grâce à leur action politique. Le texte se clôt par une phrase qui rappelle la phrase de Kant sur les lumières : «ose de servir de ton propre entendement». Gouge oppose dans cette phrase antithétique les «barrières» et le «vouloir» qui manque aux femmes pour «s’affranchir» du joug des hommes. On remarquera surtout dans cette dernière partie l’habilité rhétorique de Gouge à user de périphrases métaphoriques très expressives comme les «étendards de la philosophie» au sens guerrier, et «ces orgueilleux , non serviles adorateurs rampants à vos pieds» qui dʼ’une manière péjorative jettent les hommes aux pieds des femmes.

CONCLUSION

Olympe de Gouge dans cette postface s’adresse, non plus aux hommes comme dans son texte liminaire, mais bien aux femmes quʼ’elle cible comme les réelles actrices de leur émancipation du joug patriarcal. L’ʼauteur développe en filigrane l’allégorie de la caverne pour défendre l’idée que les femmes demeurent ignorantes de la domination qui s’exerce sur elles et du pouvoir qui réside en elles pour se soulever contre cette injustice. Le texte semble destiné à être lu devant une assemblée de femmes, comme il en existait à l’époque. En effet, il a existé pendant la Révolution française des assemblées de femmes qui se réunissaient pour lutter pour leurs droits. Olympe de Gouge terminera son parcours guillotinée sous le régime de la Terreur de Robespierre. Théroigne de Méricourt, autre figure féministe de l’époque, verra également son combat s’interrompre par un enfermement à l’asile psychiatrique où elle finira ses jours.