Lyrisme et discours

Et maintenant, j’en arrive à la plus belle œuvre de Schoelcher. Une œuvre non écrite et pourtant vivante. Une œuvre publiée par des milliers de visages et imprimée dans les milliers de cœurs : le 27 avril 1848, un peuple qui depuis des siècles piétinait sur les degrés de l’ombre, un peuple que depuis des siècles le fouet maintenait dans les fosses de l’histoire, un peuple torturé depuis des siècles, un peuple humilié depuis des siècles, un peuple à qui on avait volé son pays, ses dieux, sa culture, un peuple à qui ses bourreaux tentaient de ravir jusqu’au nom d’homme, ce peuple-là, le 27 avril 1848, par la grâce de Victor Schoelcher et la volonté du peuple français, rompait ses chaînes et au prometteur soleil d’un printemps inouï, faisait irruption sur la grande scène du monde.

Et voici la merveille : ce qu’on leur offrait à ces hommes montés de l’abîme, ce n’était pas une liberté diminuée ; ce n’était pas un droit parcellaire1 ; on ne leur offrait pas de stage ; on ne les mettait pas en observation, on leur disait : « Mes amis il y a depuis trop longtemps une place vide aux assises de l’humanité. C’est la vôtre ».

Et du premier coup, on nous offrait toute la liberté, tous les droits, tous les devoirs, toute la lumière. Eh bien la voilà, l’œuvre de Victor Schoelcher ! L’œuvre de Schoelcher, ce sont des milliers d’hommes noirs se précipitant aux écoles, se précipitant aux urnes, se précipitant aux champs de bataille, ce sont des milliers d’hommes noirs accourant partout où la bataille est de l’homme ou de la pensée et montrant, afin que nul n’en ignore, que ni l’intelligence ni le courage ni l’honneur ne sont le monopole d’une race élue.

Aimé Césaire, Discours lors de la fête traditionnelle dite de Victor Schoelcher, le 21 juillet 1945

Comment le lyrisme se met-il au service de l’argumentation dans ce texte ?

Partant de l’idée que le lyrisme traduit l’expression des sentiments, n’est-il pas contradictoire d’associer ce registre au genre de l’argumentation, qui traduit quant à lui la raison dans le discours de l’orateur ?

Aimé Césaire, homme politique et poète, chef de file de la Négritude, incarne pleinement cette contradiction. En effet, comme poète, il use du lyrisme pour persuader l’auditoire dans l’argumentation de son discours politique. Césaire s’engage dans son discours en employant d’abord la première personne puis la deuxième du pluriel, invitant son auditoire à le rejoindre et à partager ce sentiment d’appartenance à ce « peuple ». Un souffle lyrique, comme un vent de liberté, amplifie son discours grâce aux figures de construction : parallélisme, anaphore et gradation. L’organisation du discours, qui montre que Victor Schloelcher a initié un mouvement libérateur du peuple noir, est sublimée par les images du discours qui ravissent l’auditoire. La « merveille », l’allégorie de la caverne, ainsi, illumine le texte, et éblouit le public d’une lumière qui symbolise les droits conquis par le peuple noir. Le lyrisme, essence de la poésie, donne au discours d’Aimé Césaire une dimension affective, voire spirituelle, car ce discours, qui décrit le mouvement de l’asservissement à la liberté, tend à ressembler à une cérémonie pour se rappeler du chemin accompli et à accomplir par le peuple noir en 1945. 

Le lyrisme permet à l’orateur dans son discours de dépasser le simple agencement de concepts, le « logos » et d’élever sa parole, grâce au « pathos », à une dimension collective. 

Formules pour donner une structure à votre paragraphe : 
Partant de l’idée de…, (origine, cause)

« L’effet de ce discours sur l’auditoire vise à » (conséquence)
« Si le lyrisme exprime les sentiments, il donne également de l’ampleur à l’argumentation. » (comparer ou poser une hypothèse)
Commencer par un verbe à l’infinitif : « Réfléchir sur le lyrisme conduit à » 
Commencer votre phrase par des subordonnées en position de sujet : « Que le lyrisme permette d’argumenter est surprenant » (complétive sujet) 
« Quand le discours nécessite une forme lyrique pour persuader l’auditoire » (circonstancielle temporelle)
Nuancer son propos en exprimant ce qu’est votre idée mais également ce qu’elle n’est pas :
« Le lyrisme, élément fondamental de la poésie, mais il ne se limite pas à ce genre, car il est également un élément accessoire du discours. »
Essayer dans vos phrases donc de comparer vos idées grâce à la figure du parallélisme couplée à l’antithèse qui permet de mettre en tension deux idées.

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