L’Ingénu, chapitre X

I. L’ironie voltairienne contre la Providence 

 » Il faut, dit le janséniste au Huron, que Dieu ait de grands desseins sur vous, puisqu’il vous a conduit du lac Ontario en Angleterre et en France, qu’il vous a fait baptiser en Basse-Bretagne, et qu’il vous a mis ici pour votre salut. »

Voltaire ironise sur le discours du janséniste. En effet, Gordon prête à Dieu des intentions qui semblent absurdes. Il aurait imposé des épreuves épiques (traversée de l’océan et de pays), baptême, pour finir dans une cellule. La logique de Gordon ne fonctionne pas et est absurde. Voltaire se moque des théories des métaphysiques de Leibniz, qui fait de chaque événement un événement créé par Dieu pour créer un monde parfait. 

— Ma foi, répondit l’Ingénu, je crois que le diable s’est mêlé seul de ma destinée. 

La réponse de l’Ingénu représente la voix de Voltaire, qui glisse des jeux de mots qui ont une vocation ironique : « Ma foi » (double sens du terme, expression qui signifie selon moi ou qui renvoie à la foi religieuse qui est ébranlée ici vu toutes les disgrâces que subit l’Ingénu dans l’histoire). Le mot « diable » est également employé dans un sens malicieux car il forme une antithèse avec le mot « Dieu » de la première partie. Il y a deux manières de comprendre les éléments qui surviennent, soit comme Gordon qui voit dans les événements la marque de la Providence ou comme l’Ingénu qui voit dans les événements que l’expression du mal. 

Mes compatriotes d’Amérique ne m’auraient jamais traité avec la barbarie que j’éprouve : ils n’en ont pas d’idée. On les appelle sauvages ; ce sont des gens de bien grossiers, et les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffinés. Je suis, à la vérité, bien surpris d’être venu d’un autre monde pour être enfermé dans celui-ci sous quatre verrous avec un prêtre ; 

L’ingénu oppose la civilisation européenne et indienne dans un parallélisme qui oppose les gens de bien grossiers » aux « coquins raffinés ». Voltaire reprend la thématique de la barbarie et des sauvages, initiée par Montaigne dans le chapitre « Des Cannibales » dans les Essais en 1580. Les « sauvages » peut-être sont grossiers et donc non raffinés mais moralement incapables de faire le mal comme les européens. L’ingénu rappelle qu’il est enfermé dans une prison avec un prêtre, ce qui montre l’injustice d’un système qui condamne des innocents. 

mais je fais réflexion au nombre prodigieux d’hommes qui partent d’un hémisphère pour aller se faire tuer dans l’autre, ou qui font naufrage en chemin, et qui sont mangés des poissons : je ne vois pas les gracieux desseins de Dieu sur tous ces gens-là. 

L’ingénu termine son discours avec une pointe ironique qui reprend l’idée de Gordon qu’il tourne en ridicule avec le terme « gracieux ». La « grâce » est offerte par Dieu à l’homme pour lui accorder son salut. En clair, on lui pardonne ses péchés pour qu’il accède au paradis.  Avec le mot « gracieux », Voltaire montre que peu d’événements révèleraient l’action de Dieu pour aider les hommes à être heureux. 

II. Comment être heureux ? 

On leur apporta à dîner par un guichet. 

Voltaire dans ce paragraphe utilise l’art du conteur pour faire avancer l’action et rappeler qu’ils sont en prison.

La conversation roula sur la Providence, sur les lettres de cachet, et sur l’art de ne pas succomber aux disgrâces auxquelles tout homme est exposé dans ce monde. 

Voltaire utilise la technique du discours narrativisé ( c’est une forme de discours rapporté : il  fait un résumé de la conversation des deux hommes). Ce discours narrativisé vise à rapprocher sous la forme d’une énumération un ensemble de termes qui ne semblent pas avoir de points communs au départ. Ainsi sont mis au même niveau la question métaphysique du bien et du mal et la question de la justice avec les lettres de cachet. Ce rapprochement aboutit à faire comprendre au lecteur qu’il est plus victime de la justice que l’œuvre de Dieu. Il faut donc pouvoir par soi-même échapper aux disgrâces. On remarque que ce terme s’oppose sémantiquement à l’idée de grâce. C’est encore une critique de la théorie de la Providence. 

« Il y a deux ans que je suis ici, dit le vieillard, sans autre consolation que moi-même et des livres ; je n’ai pas eu un moment de mauvaise humeur.

Autre moyen d’échapper au malheur, c’est de lire. La connaissance au XVIIIème est une condition du bonheur. Notez pour approfondir que Gordon représente en tant que janséniste une conception stoïcienne du bonheur. On ne peut pas être heureux mais on peut essayer de ne pas être malheureux. Il faut donc éliminer toute forme de malheur. On pourrait faire une ouverture sur le philosophe Pascal au XVIIème siècle qui traite de cette théorie dans  le chapitre sur le divertissement dans les Pensées.

— Ah ! monsieur Gordon, s’écria l’Ingénu, vous n’aimez donc pas votre marraine ? Si vous connaissiez comme moi Mlle de Saint-Yves, vous seriez au désespoir. » À ces mots il ne put retenir ses larmes, et il se sentit alors un peu moins oppressé. « Mais, dit-il, pourquoi donc les larmes soulagent-elles ? Il me semble qu’elles devraient faire un effet contraire.

Voltaire avec la réponse de l’Ingénu offre une autre réponse. Il ne suffit pas de rester tranquille pour être heureux, il faut aussi vivre des passions comme l’Amour, qu’il ressent pour Mlle de Saint-Yves. Voltaire introduit également la philosophie sensualiste qui s’oppose à la métaphysique. C’est par la connaissance expérimentale du monde que je connais l’univers et non la théorie métaphysique qui érige des systèmes logiques pour expliquer le monde. 

N’oublions pas également que Voltaire avec L’Ingénu écrit un roman sensible à la mode dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Ainsi il colore son texte d’une teinte pathétique dans lequel le héros sensible pleure. 

— Mon fils, tout est physique en nous, dit le bon vieillard ; toute sécrétion fait du bien au corps ; et tout ce qui le soulage soulage l’âme : nous sommes les machines de la Providence.

Le paragraphe se clôt sur une remarque de Gordon qui vise à expliquer à l’Ingénu l’organisation du monde par ce qu’on appelle un syllogisme. (Tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme donc Socrate est mortel mais tous les chiens ont 4 pattes, les chats ont aussi 4 pattes, donc les chats sont des chiens. Le syllogisme trouve un point commun entre deux éléments et on tire une conclusion qui vise à assimiler le second terme au premier. Le syllogisme est un raisonnement qui peut être juste ou faux et donc absurde.)

Évidemment ici Voltaire utilise le syllogisme dans un sens absurde pour encore une fois récuser les théories de Gordon. Gordon accepte  des avancées sur la physique dans le début de la phrase mais finit toujours par la même conclusion, nous sommes des machines de la Providence. Ici Voltaire se moque de Descartes et de sa théorie sur les animaux machines. Les animaux dépourvus d’âme seraient des machines entre les mains de Dieu, comme les hommes qui ne peuvent comprrendre leur destin. En clair, Voltaire montre que les raisonnements métaphysiques sont des syllogismes absurdes.