L’incipit de l’Étranger

La première page d’un roman est une étape codifiée du récit qui a pour fonctions principales de donner un certain nombre d’informations au lecteur et de susciter sa curiosité. L’incipit que nous nous proposons d’étudier aujourd’hui s’avère pourtant extrêmement déstabilisant. Il s’agit du début de L’Etranger d’Albert Camus, roman publié en 1942 qui s’inscrit dans le courant de l’absurde qui amène à réfléchir sur le sens de la condition humaine. Meursault, le narrateur, est un modeste employé de bureau, à Alger. Dans ce roman, il retrace son existence médiocre, limitée au déroulement mécanique de gestes quotidiens et à la quête instinctive de sensations élémentaires. Lorsque s’ouvre ce roman, il apprend le décès de sa mère. C’est donc un registre tragique qu’on s’attend à trouver dans cette page. Or, il n’en est rien. 

Mouvements du texte :

I-Entrée abrupte dans le roman : la mort de la mère l.1-3

II-Préparatifs pour l’enterrement l. 3-17

III-Le trajet : l.18-22

Problématique : Dans quelle mesure ce texte/ce héros s’avère-t-il déconcertant ?

I-Entrée abrupte dans le roman : la mort de la mère l.1-3

Les premières phrases de ce roman figurent parmi les plus célèbres de la littérature du fait de leur dimension abrupte : « Aujourd’hui maman est morte. Ou peut être hier, je ne sais pas ». Outre la violence de ce début in medias res qui plonge le lecteur dans le roman par une annonce tragique, on s’étonne surtout de l’absence d’émotion du narrateur. La négation (« je ne sais pas ») ainsi que le modalisateur « peut-être » surprennent le lecteur par la distance qu’ils instaurent. On peut alors se souvenir du titre de ce roman qui s’avère programmatique. Ce narrateur dont nous ne connaissons pas encore le nom est donc « étranger » c’est-à-dire différent. Son originalité saute d’emblée aux yeux puisqu’il apparaît comme étranger aux autres, indifférent même au décès de sa propre mère. 

En outre, le choix d’un narrateur-personnage (1e personne sg omniprésente dans cette page) et d’une narration ancrée (« Aujourd’hui », « demain », « j’ai reçu ») joue avec les attentes du lecteur. Alors que ce choix devrait faciliter l’identification avec Meursault, la réaction (ou plutôt l’absence de réaction) de celui-ci le garde à distance. 

La manière de s’exprimer du protagoniste est peu commune. En effet, le lexique enfantin employé («  maman » l.1) ainsi que la syntaxe très simple des phrases («  Cela ne veut rien dire » « C’était peut-être hier ») et l’utilisation du présent d’énonciation et du passé composé («  est morte » l.1, « je ne sais pas », « cela ne veut ») donnent une dimension très factuelle à cet incipit. Le fait de rapporter très précisément les propos du télégramme insiste sur cette idée : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués » l.2. Le style lapidaire du télégramme fait écho aux pensées du narrateur. 

Alors qu’on attend traditionnellement d’un incipit de délivrer un cadre spatio-temporel précis, celui-ci reste très vague. Les CC de temps « aujourd’hui » et « demain » qui sont les seules indications données nous inscrivent dans un temps d’autant plus confus que le personnage ne semble pas lui-même se retrouver : cf. modalisateurs « peut-être », « je ne sais pas ». 

Le personnage qui apparaît dès le début de ce roman peut donc paraître surprenant à plusieurs titres. Il n’est ni nommé ni décrit physiquement, et semble très ancré dans le quotidien. Bien loin de faire rêver le lecteur ou de l’encourager à s’identifier à lui, il apparaît comme un antihéros.

II-Préparatifs pour l’enterrement : un roman centré sur le quotidien l. 3-17

A l’inverse du temps, l’espace, en revanche, est précis, puisque nous apprenons à la ligne 4 que l’enterrement aura lieu « à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger ». Ces indications de temps détaillées ancrent le roman dans un univers réaliste, celui de l’Algérie d’après-guerre. 

L’utilisation du futur simple « je prendrai » (l.4), « j’arriverai », « je pourrai », « je rentrerai » (l.5) souligne la volonté du protagoniste de s’organiser pour assister à l’enterrement. Alors qu’on s’attendrai à avoir des verbes de sentiments ou l’évocation de souvenirs, Meursault se réfugie derrière des détails de la vie quotidienne : la manière de se rendre à Marengo (« l’autobus » l.4), les congés qu’il pose (« deux jours de congé » l.6). Les indications temporelles (« à deux heures », « demain soir » l.5) montrent que l’énoncé est ancré dans la situation d’énonciation et insistent sur l’importance que le héros accorde aux détails, renforçant par là le caractère déstabilisant de cet incipit.

De même, son attitude vis-à-vis des autres semble distante comme le suggère sa maladresse face à son patron, perceptible à travers les négations et renforcée par le recours au discours direct : « Ce n’est pas de ma faute » l.7, « je n’aurais pas dû dire cela » (l.8). 

Les convenances semblent également fondamentales pour Meursault. Ainsi, on trouve tout un lexique du deuil qui montre que le personnage appréhende la mort de sa mère à travers les conventions attendues dans cette situation : « me présenter ses condoléances » (l.9), « me verra en deuil » (l.10), « emprunter une cravate noire et un brassard » (l.16). D’ailleurs, il semble presque attendre ces différents rites, dans la mesure où ils donnent un caractère officiel à son deuil : « Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte » (l.10). L’hypothèse et la négation accentuent son absence de chagrin. Il ajoute ensuite : « Après l’enterrement, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle » (l.11), utilisant un vocabulaire officiel qui tient encore une fois la mort et le sentiment de perte à distance.

Même dans un moment aussi particulier que celui qu’il vit, le personnage reste fidèle à son quotidien puisqu’après être allé voir son patron, il déjeune dans un lieu où il a ses habitudes : « J’ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d’habitude » (l.14). Les termes en lien avec la nourriture et le CC de temps ancrent Meursault dans son quotidien le plus trivial. L’entourage du héros exprime d’ailleurs bien davantage de sentiments que le protagoniste : « Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi », « On n’a qu’une mère » (l.15). Ses proches soutiennent également Meursault par leurs gestes : « ils m’ont accompagné à la porte », « il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard » (l.16). Le décalage créé avec l’absence de lyrisme du héros accentue à nouveau sa différence.

Enfin l’écriture blanche qu’emploie Camus dans cette page fait écho à l’absence d’émotions du personnage. Les phrases sont courtes : « J’ai pris l’autobus à deux heures » (l. 13), « Il a perdu son oncle il y a quelques mois » (l.17). Le temps employé est majoritairement le passé composé, souvent utilisé à l’oral plus qu’à l’écrit et pour évoquer une action achevée. Dans ce passage où le registre lyrique aurait été attendu, on a au contraire affaire à une sobriété du style tout à fait marquante. La narration s’avère donc elle-même déstabilisante.  

 La succession d’actions quotidiennes montre que Meursault est dans l’action et non dans le sentiment, ce qui est étonnant au vu de la situation. L’omniprésence de la 1e sg associée à une écriture blanche bouscule quant à elle les habitudes du lecteur en créant une ambiguïté entre récit et journal intime. Celui-ci pénètre peu à peu dans la conscience d’un personnage étrange, qui garde ses distances et fait bien écho au titre du roman L’Etranger.

III-Le trajet : l.18-22 : des sensations plutôt que des sentiments 

Les dernières lignes de cet incipit évoquent le trajet en bus qu’effectue Meursault pour se rendre à l’enterrement de sa mère. Elles sont centrées sur les sensations du personnage : « Il faisait très chaud » l.13, « mangé », « j’étais un peu étourdi » l.15, « cette hâte, cette course », « cahots à l’odeur de l’essence, à la réverbération de la route et du ciel »l.19-20,  « je me suis assoupi » l.20, « dormi » l.20, « tassé » l.21. Meursault s’avère donc être plus sensible au monde extérieur qu’à la mort de sa mère. 

De même sa timidité vis-à-vis du militaire : « j’ai dit oui pour n’avoir plus à parler » (l.21-22) confirme que Meursault est un solitaire, introverti.

Toutefois, le modalisateur « c’est à cause de tout cela sans doute » l.19 nuance toutefois la froideur du personnage qui est probablement plus bouleversé qu’il ne confie ici par la mort de sa mère.

            L’incipit de L’Etranger de Camus s’avère donc être un début de roman déconcertant à plusieurs titres. Le personnage qui apparaît ici nous semble, tout d’abord, tout à fait étonnant. Bien loin de faire rêver le lecteur ou de l’encourager à s’identifier à lui, il apparaît comme un antihéros. Son attitude illustre donc bien le titre du roman dans la mesure où c’est l’histoire d’un homme étranger aux autres et aux sentiments que nous raconte ce roman. La forme même de l’incipit est en outre renouvelée par Camus ici. En effet, le manque d’informations de cette première page contraste avec ce qu’on attend d’un début de roman. De plus, le lien établi entre le personnage et le lecteur est déroutant du fait que Meursault paraît rester à l’extérieur à l’intrigue alors même que c’est lui qui la rapporte. Le pacte de lecture instauré ici est donc ambigu et éveille la curiosité du lecteur.  

Deux ouvertures possibles (il y en a bien d’autres…à vous de choisir la vôtre) :

-Avec ce début de roman, Albert Camus ouvre donc la voie au roman du XXe qui remettra sans cesse en question les conventions et limites de la littérature, comme ce sera le cas avec les auteurs du Nouveau Roman, comme Robbe-Grillet avec Les Gommes ou Butor avec La Modification

Comme l’écrit Jean Ricardou : « Le roman n’est plus l’écriture d’une aventure, mais l’aventure d’une écriture. » 

-Avec cet incipit, le lecteur ouvre donc un roman étonnant. Le lien avec le titre est clairement illustré dès le départ : Meursault est un personnage étranger au monde. Ce début de roman peut donc nous pousser à remettre en cause les conventions sociales, en nous demandant pourquoi l’attitude de Meursault nous semble si choquante. Chacun de peut-il réagir comme il l’entend face au deuil ? Ces interrogations nous conduisent à nous demander où Camus veut nous emmener avec ce roman. Comment parviendra-t-il à nous faire prendre conscience du sentiment de l’absurde et à quoi nous amènera cette prise de conscience dans ce roman ?