Les Liaisons dangereuses, lettre LXXXI

Choderlos de Laclos, militaire de l’époque des Lumières, publie, en 1782, anonymement un roman épistolaire qui rencontre un énorme succès mais fait scandale : Les Liaisons dangereuses. Il y raconte les aventures d’un couple de libertins : la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont qui se plaisent à manipuler tout leur entourage. 

Ce texte est extrait d’une longue lettre de la Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont. Celui-ci la mettait en garde, dans sa missive précédente contre un libertin, Prévan, qui se targuait de la séduire. La Marquise est touchée dans son orgueil. Cette lettre a donc pour fonction d’expliquer sa supériorité sur les autres femmes.

Mouvements du texte :

I- La prise de conscience : l.1-4

II-L’art de dissimuler : l’hypocrisie l.5-13

III-Pour acquérir du pouvoir sur soi et les autres l.14-20

Problématique : Comment la Marquise est-elle devenue une libertine ? Comment s’est-elle révoltée contre le destin que lui assignait la société ?

I-La prise de conscience : l.1-4

Dès le début de cette lettre, l’on comprend qu’elle sera autobiographique : cf. omniprésence du pronom de la 1e sg. La marquise nous livre donc ici son propre portrait.

Elle commence par revenir sur sa jeunesse comme le suggèrent l’allusion à ses premiers pas en société ainsi que son statut de jeune fille, pas encore mariée: « Entrée dans le monde » (l.1), « fille encore » (l.1). Elle précise d’emblée son impuissance en employant un passif (« j’étais vouée », l.1) suivi de deux termes insistant sur sa faiblesse : « au silence et à l’inaction ». La cause de cette situation est présentée par l’euphémisme : « par état » qui souligne que c’est sa condition même de femme qui l’empêche de parler ou d’agir. Or, c’est justement dans cette injustice que la marquise va puiser ses motivations et peu à peu apprendre, de manière autodidacte, à devenir l’équivalent d’un homme. Les antithèses entre les termes péjoratifs associés à sa condition féminine (« vouée au silence et à l’inaction », « étourdie ou distraite », « écoutant peu ») et les termes mélioratifs qui montrent le refus de se résigner et l’activité de Merteuil (« en profiter pour observer et réfléchir » l.2, « recueillais avec soin » l.3-4) soulignent le contraste entre les apparences et la réalité. En effet, refusant de se contenter du rôle insignifiant accordé aux femmes à cette époque, la marquise montre sa volonté de connaissance et de réflexion et s’inscrit alors comme une héritière des Lumières. L’utilisation de verbes d’action (« recueillais ») ainsi que de lexique de la raison ( « j’ai su », « observer et réfléchir » l.2) le confirme. 

La marquise apparaît donc d’emblée comme une femme qui refuse le rôle que la société (symbolisée par le pronom de généralisation « on » l.2-3) lui a attribué.

II-L’art de dissimuler : l’hypocrisie l.5-13

Malgré sa détermination, Merteuil ne peut s’opposer ouvertement aux règles de la société dont le poids est trop lourd, alors. La seule solution qu’elle trouve alors est de dissimuler son vrai visage. Le champ lexical de la manipulation est important dans le deuxième paragraphe du texte : « dissimuler » l.5, « cacher » l.6, « prendre l’air » l.9, « régler » l.8. La marquise porte donc un masque, ou plutôt des masques comme le suggèrent les divers sentiments évoqués ici : « l’air de la sérénité » l.9-10, « de la joie » l.10, « expression du plaisir » l.11. Elle devient une hypocrite au sens étymologique du terme puisqu’un ὑποκριτήϛ (hupokritès) est, en grec ancien, un comédien. 

Le lexique de la réflexion apparaît à nouveau (« utile curiosité » l.5, « m’instruire », « m’étudiais » l.9, « chercher » l.11)), rappelant par là la volonté première du personnage de pouvoir exercer sa raison alors que sa condition de femme l’en empêche. Les verbes d’action montrent quant à eux qu’elle agit et sort de la passivité dans laquelle étaient enfermées ses congénères : « guider les miens » l.4, « obtins » l.7,  « tâchai de régler » l.8, « je me suis travaillée » l.11). Cette dernière occurrence prouve en outre qu’elle est elle-même l’objet de sa réflexion et de son action et qu’à instar d’une comédienne, elle utilise son corps comme instrument. D’autres verbes d’action associés au lexique du corps y contribuent : « régler les divers mouvements de ma figure » l.9-10, « me causer des douleurs volontaires », « expression du plaisir », « réprimer les symptômes d’une joie inattendue » l.12, « j’ai su prendre sur ma physionomie » l.13. Les verbes pronominaux, nombreux, s’inscrivent également dans cette idée : « m’instruire », « m’étudiais », « Je me suis travaillée ». L’efficacité de ce travail de comédienne est couronnée par les termes mélioratifs que son interlocuteur, Valmont, grand libertin, a employés pour qualifier son jeu : «  que vous avez loué si souvent », « ce premier succès » (l.8), « cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné » (l.13).

Pour lutter contre l’absence de liberté des femmes, la marquise de Merteuil choisit donc la dissimulation. Son hypocrisie va lui permettre de devenir, de manière secrète mais non moins efficace, un personnage libertin.

III-Pour acquérir du pouvoir sur soi et les autres l.14-20

Dans le dernier paragraphe, elle revient sur la liberté que lui permet son hypocrisie. Son caractère exceptionnel est souligné par son jeune âge : « j’étais bien jeune encore » l.14. L’adversatif « mais » (l.14) montre que la jeunesse ne rime pas avec naïveté, chez le personnage. Il est suivi d’une négation restrictive (« je n’avais à moi que ma pensée » l.14) qui insiste sur la détestable condition des femmes qui ne leur permet aucune liberté, pas même de celle de penser par elles-mêmes comme le suggèrent les termes en lien avec la violence : « qu’on pût me la ravir » l.15, « ou me la surprendre contre ma volonté » l.15. L’antithèse entre la 1e personne du singulier qui montre l’individualité de la marquise et le « on » qui l’oppose à une collectivité anonyme mais dangereuse, participe également à cet effet.

  Toutefois, puisque la société exerce une forme de violence sur les femmes, la marquise reprend les mêmes armes que son ennemi et devient à son tour dangereuse. Ce trait de caractère, qui s’affirme par ailleurs aux dépends de ses ennemis dans le roman, est marqué par la métaphore de la guerre- « Munie de ces premières armes » l.15- qui insiste par ailleurs sur la nécessité du combat de cette femme pour acquérir une forme de liberté. Sa lutte peut s’inscrire dans la lignée de celles des Lumières comme le suggèrent les références à la pensée qui ne sont pas sans rappeler le texte de Kant (cf. Qu’est-ce que les Lumières, Kant) : « ma pensée » l. 14, « ma façon de penser fut pour moi seule » l.19.  Le personnage affirme en effet ici son indépendance d’esprit. Son jeu de comédienne s’étend d’ailleurs au-delà de son apparence ici, puisqu’après avoir appris à maîtriser son visage et ses émotions, la marquise s’attaque à ses discours qui deviennent une arme pour manipuler autrui : « j’en essayai l’usage » (l.16), « ne plus me laisser pénétrer » (l.16), « j’observais mes discours » (l.17), « je réglais les uns et les autres » (l.18). Alors qu’au début du texte, la marquise était le sujet de verbes au passif ou le complément d’autres verbes, elle n’est plus que sujet de verbes d’action, le plus souvent au passé simple, marquant par là sa maîtrise, dans ce dernier paragraphe.

La transformation de la jeune fille innocente en libertine manipulatrice a donc eu lieu au cours de ce passage.

            Dans ce texte, la marquise de Merteuil apparaît donc comme une anti-princesse de Clèves. Laclos nous offre en effet le portrait d’une héroïne résolument moderne dans la mesure où elle se révolte contre des règles sociales qui lui paraissent injustes. La marquise de Merteuil est une autodidacte qui, par le contrôle qu’elle a acquis sur elle-même, exerce son pouvoir sur les autres. Si elle reprend, par des bien aspects, l’attitude des penseurs des Lumières, c’est toutefois à mauvais escient, pour manipuler son entourage. Là où Valmont a la liberté d’être un libertin ouvertement, Merteuil le devient quant à elle dans l’ombre et derrière un vernis qui ne laisse rien entrevoir et la rend d’autant plus dangereuse. Cet autoportrait, adressé à son rival, constituera l’une des preuves qui viendront accabler le personnage à la fin de l’œuvre.   

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