Les Chants de Maldoror

Lecture linéaire de l’extrait du chant IV des chants de Maldoror, de Lautréamont en 1869

Introduction 

Lautréamont renvoie à deux mouvements de l’histoire littéraire : 

Il est essentiellement romantique, comme Baudelaire, un des derniers romantiques, ce second romantisme teinté d’ironie cruelle et qui prend le mal comme thématique principale. Lautréamont comme Baudelaire, est un dandy. 

Il sera avec Rimbaud le précurseur du surréalisme dans son rapport au merveilleux

Les chants de Maldoror sont une œuvre à part dans la littérature, au même titre que l’œuvre poétique de Rimbaud (on pense ici à Une saison en enfer qui paraitra en 1873). 

En effet, i Baudelaire (Petits poèmes en prose, 1869) et A. Bertrand (Gaspard de la nuit, 1842), qui écriront tous deux des poèmes en prose, dont la laideur (pour Baudelaire) et le fantastique (pour Bertrand) en seront leur thématique principale. Le poète se place dans le sillage du poétique, mais aussi de l’épique. Lautréamont ne laissera à la postérité que cette œuvre unique : un ensemble de textes en prose qui composent des chants à la manière de l’Énéide de Virgile ou l’Iliade ou l’Odyssée d’Homère et qui racontent l’histoire d’un héros énigmatique, Maldoror. Le nom du personnage « Maldoror » renvoie sur le fonds au mal et sur la forme à la figure de l’oxymore. 

Le chant IV présente l’autoportrait du héros Maldoror, un monstre mi-homme mi-plante, qui semble vouloir s’insuffler dans l’esprit du lecteur pour le contaminer du mal qui le compose. 

Première partie : l’autoportrait monstrueux de Maldoror

Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux[1], quand ils me regardent, vomissent. Les croûtes et les escarres[2] de la lèpre ont écaillé ma peau, couverte de pus jaunâtre. Je ne connais pas l’eau des fleuves, ni la rosée des nuages. Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un énorme champignon, aux pédoncules[3] ombellifères[4]. Assis sur un meuble informe, je n’ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent, jusqu’à mon ventre, une sorte de végétation vivace, remplie d’ignobles parasites, qui ne dérive pas encore de la plante, et qui n’est plus de la chair. 

C’est une partie qu’on peut intituler l’autoportrait de Maldoror. Le portrait repose sur la laideur, dont joue le poète pour provoquer chez le lecteur un dégoût avéré, grâce à la figure de l’hyperbole et d’un vocabulaire répugnant se rapportant au corps et à la maladie « sale », « poux », croûtes », « escarres », « lèpre ». 

Les premières phrases présentent une opposition entre la pureté et l’immondice, renforçant ainsi le dégoût du lecteur. Le poète, malicieusement, place dans le texte des éléments majestueux d’un paysage :  « je ne connais pas l’eau […] et la rosée ». C’est en comparant à ce que le lecteur connaît qu’il prend conscience de l’horreur du monstre qu’il a sous les yeux, même « les pourceaux » « vomissent » en le voyant. 

La phrase « Je n’ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles » confère à l’ensemble de la description une tonalité fantastique faisant de cette créature un monstre de plusieurs centaines d’années. Le poète exprime ainsi un condensé de la laideur et du temps qui passe. Le rythme des phrases de l’ensemble de la première partie constitue une forme musicale de crescendo, les phrases s’allongent et de trois mots pour la première, on passe à une phrase complexe pour la dernière. L’ensemble de ces phrases qui constituent la première partie miment la croissance de cet être étrange qui croît à la manière d’un végétal dans la nature. On peut relever à ce titre la référence au champignon et aux racines. On peut relever dans l’ensemble du paragraphe, paradoxalement, les mots se rapportant à l’isotopie de la nature, qui renvoient au romantisme. Le personnage, ainsi décrit, constitue une sorte de « paysage état d’âme monstrueux » et se situe à la frontière entre « la chair » et « la plante ».  

Deuxième partie : le renouvellement du paysage état d’âme : le personnage devient le paysage et l’objet du poème

Cependant mon cœur bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de mon cadavre (je n’ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment ? Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris résidence, et, quand l’un d’eux remue, il me fait des chatouilles. 

L’adverbe adversatif « cependant » indique le début du second mouvement du texte et confère au texte poétique un aspect discursif marqué, qu’on retrouvera dans l’adresse au lecteur dans la troisième partie. 

La référence au cœur qui bat fait du monstre ainsi décrit un être vivant et sensible capable d’émotions. Lautréamont s’inscrit dans la veine lyrique romantique : faut-il le rappeler, le texte s’ouvre par l’expression de la première personne au singulier. La question rhétorique, qui suit et qui renvoie encore une fois à l’aspect discursif du texte, met l’accent sur les odeurs qui émanent de ce corps putréfié et évoque dans l’esprit du lecteur les « exhalaisons » de la charogne de Baudelaire.

Le corps de Maldoror est un corps-monde dans le sens où lui-même héberge de la vie, ici une famille de crapauds. Il faut noter ici la volonté de Lautréamont d’être dans la dérision et l’ironie en faisant de la description d’une créature monstrueuse un portrait enfantin avec le nom « chatouilles ». 

Prenez garde qu’il ne s’en échappe un, et ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de votre oreille : il serait ensuite capable d’entrer dans votre cerveau. Sous mon aisselle droite, il y a un caméléon qui leur fait une chasse perpétuelle, afin de ne pas mourir de faim : il faut que chacun vive. Mais, quand un parti déjoue complètement les ruses de l’autre, ils ne trouvent rien de mieux que de ne pas se gêner, et sucent la graisse délicate qui couvre mes côtes : j’y suis habitué.

L’usage de l’impératif « prenez garde » fait de cette phrase injonctive un appel au lecteur, qui est contaminé dans sa lecture par ce monstre qui n’est pas bien loin de lui et rappelle le poème liminaire de Baudelaire « Au lecteur » dans lequel le poète en parlant du lecteur l’appelle son « frère ».  C’est la lecture du texte qui pourrait contaminer tout d’abord « l’oreille » du lecteur (Lautréamont fait ainsi référence au pouvoir de la poésie à envoûter le lecteur) puis ensuite contaminerait son « cerveau », c’est-à-dire ses pensée, sa raison. 

La description de ce monstre-monde est symétrique : à gauche, une famille de crapauds, à droite un caméléon qui les chasse. Cette description, qui repose sur un merveilleux teinté d’ironie et d’absurde, mime une sorte d’équilibre entre le bien et le mal qui se contrebalancent dans le corps-monde du monstre : « il faut bien que chacun vive ». Le texte se clôt sur la figure victimaire du monstre qui se voit l’objet de la méchanceté conjointe des créatures qui se nourrissent de lui : « sucent la graisse délicate qui couvre mes côtés ». Le poète conclut par une phrase qui entraîne la compassion du lecteur face à ce monstre qui tente de survivre « j’y suis habitué ».

Conclusion 

Ainsi « cependant mon cœur bat » et « j’y suis habitué » qui sont comme des commentaires du monstre sur son état, font de cet être répugnant un être délicat. Lautréamont construit ainsi sa description sur un subtil dosage entre la pitié et la dégoût chez le lecteur, de sorte que ce dernier se trouve saisi d’un malaise face à cette créature finalement humaine et donc proche de lui-même. 



[1]  Porcs

[2]  Plaie

[3]  Queue d’une fleur

[4] Disposition des fleurs de ces plantes forme comme un parasol ou une ombelle

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