Le vin des chiffonniers


Introduction : 

Les chiffonniers appartiennent à une profession qui revend les objets jetés [AS1] par la population : 

Traditionnellement, le chiffonnier fait partie du métier de l’édition car il fournit la matière première pour imprimer les manuscrits, et se révèle être un auxiliaire de la police (sorte d’informateur), lire cet extrait des Misérables [AS2] sur les détritus et l’extrait qui met en scène des chiffonnières [AS3] aux prises avec Gavroche. 

« Le vin des chiffonniers » est un poème des plus anciens de Baudelaire qui connaitra une réécriture dans les Paradis artificiels,[AS4] en prose. Il est dans les FDM dans la section « le vin ». Section très courte constituée de cinq poèmes. 

Le poème présente le portrait de la figure du chiffonnier. La présentation de la figure du chiffonnier au XIX est faite par Victor Hugo dans les Misérables qui offre une galerie de portraits des gens du peuple. Contrairement à Victor Hugo qui dans les Misérables effectue un portrait réaliste en s’intéressant au travail du chiffonnier et aux débris qu’il trie, Baudelaire fabrique un portrait du chiffonnier dans lequel ce dernier est ivre et s’épanche sur son sort : il est bien plus un alter ego du poète.

Le poème est constitué de 8 quatrains d’alexandrins en rimes suivies. Composé de trois parties, le poème décrit le chiffonnier déambulant dans Paris tenant un discours dicté par l’ivresse, des vers 1 à 12, puis des vers 13 à 24 le portrait contrasté d’une figure de mendiant qui se voit en roi, et du 25 à la fin, une dimension générique au poème attribuant au vin le mérite de transformer la boue en or pour le chiffonnier. Nous nous demanderons comment le portrait dérisoire du personnage est magnifié par le vin dont s’enivre le chiffonnier. 

Analyse linéaire :

Souvent, à la clarté rouge d’un réverbère
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au cœur d’un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l’humanité grouille en ferments orageux,

1er quatrain sous la forme d’un CCL créé une atmosphère fantastique et moyenâgeuse qui nous ramène du côté de Victor Hugo et de sa peinture de Paris, voir aussi à ce titre Gaspard de la nuit de A. Bertrand. C’est une poésie visuelle qui colore le premier quatrain d’une couleur infernale (la flamme tourmente le verre). Le verbe « tourmenter » renvoie aux supplices aux Enfers (voir le goût de l’époque pour les multiples rééditions de l’Enfer de Dante), le labyrinthe et le verbe grouiller renvoient à un aspect dense et au lacis des rues de Paris au XIX avant Hausmann. On retrouve également l’aspect grouillant de l’œuvre de Baudelaire qu’on lit dans Une Charogne et Au lecteur (les helminthes).

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête
Butant, et se cognant aux murs comme un poète,
Et sans prendre souci des mouchards, ses sujets, 
Épanche tout son cœur en glorieux projets.

2nd quatrain : c’est la principale de la phrase qui décrit l’arrivée du personnage dont Baudelaire fait le portrait. On retrouve une formulation similaire dans le spleen IV (les araignées qui se cognent à des plafonds pourris). L’assimilation entre la figure du poète et le chiffonnier est faite dès le deuxième quatrain, invitant le lecteur à voir comme « l’Albatros » le chiffonnier comme un alter ego du poète : un personnage ivre qui titube dans les rues. 

Le chiffonnier est un personnage lyrique qui « épanche son cœur » « en glorieux projets », le chiffonnier comme on le verra dans le quatrain suivant a un destin héroïque, le poème glissant vers l’épique. 


Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu
S’enivre des splendeurs de sa propre vertu

Le chiffonnier, roi de la rue, est une figure tutélaire de la rue et semble être à l’égale d’un roi rendant la justice dans ses discours, c’est une figure narcissique qui s’enivre « des splendeurs de sa propre vertu ». Le dais qui est un ouvrage d’architecture et de sculpture en pierre, en métal, de bois sculpté ou de tissus, qui sert à couvrir un trône renforce l’interprétation d’un chiffonnier royal. 

Le quatrain offre une dimension morale au portrait du chiffonnier (isotopie de la morale : « dicter » « lois », « méchants », « victimes », « vertu »), ce qui est plutôt ironique car le chiffonnier est un personnage peu fréquentable qui remue la boue de la rue.  On voit déjà dans ce quatrain se dessiner, à travers l’opposition entre la réalité du chiffonnier et son image dans le poème, le paradoxe de la boue et de l’or dans l’épilogue des FDM. 

Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage, 
Moulus par le travail et tourmentés par l’âge,
Éreintés et pliant sous un tas de débris, 
Vomissement confus de l’énorme Paris,

La voix du poète apparaît clairement dans le poème avec l’adverbe « oui » qui donne au poème une allure de discours. Le poète qui, comme le chiffonnier tient un discours, peut lui être assimilé.

On revient au portrait générique du chiffonnier avec un passage au pluriel et un démonstratif qui fait émerger à la vue du lecteur ces figures qui peuplent les rues, toujours sur une tonalité lyrique exprimant la douleur d’une vie de labeur. On retrouve le verbe « tourmenter » déjà présent au vers 1.

Ils plient « sous un tas de débris », le « vomissement confus de l’énorme Paris », c’est une description de la boue de Paris, des détritus dans les rues, relevons l’épique avec le terme « énorme » et le terme « confus » qui personnifie la ville de Paris comme un monstre. Il faut étudier le GN « vomissement confus de l’énorme Paris » grammaticalement, qui se rattache au GN « tas de débris » et constitue une épithète détachée (fonctionne comme un adjectif et vient qualifier le « débris »). Si cela est correct grammaticalement, sémantiquement, cela crée une anacoluthe, qui fait rupture dans le sens de la phrase  

Reviennent, parfumés d’une odeur de futailles,
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles
Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.
Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux

Avec un enjambement strophique, la phrase reprend son cours après ce long GN nominal emboité avec le verbe conjugué « reviennent ». D’où reviennent-ils ? Le texte ne le dit pas clairement sinon avec le CCM « parfumé d’une odeur de futailles » (fûts de vin qui renvoient au titre du poème). Le chiffonnier est ivre et sent le vin. Il revient avec ses compagnons (les « mouchards » dont il était question au vers 4. On retrouve la tonalité épique avec le terme « batailles », mais l’épique est contrebalancé par une description vieillissante du personnage, d’un vieux soldat (la comparaison est peu engageante « dont la moustache pend comme les vieux drapeaux »). 

Se dressent devant eux, solennelle magie !
Et dans l’étourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d’amour !

Nouvel enjambement strophique qui campe l’éternel retour du personnage des chiffonniers qui se relèvent, et dont le triomphe militaire qui se dresse « devant eux ».  L’imaginaire entre en lice : la figure du peuple en liesse qui acclame ce roi de la rue.

C’est ainsi qu’à travers l’Humanité frivole
Le vin roule de l’or, éblouissant Pactole ;
Par le gosier de l’homme il chante ses exploits
Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.

Le présentatif doublé de l’adverbe corrélatif « c’est ainsi » donne au poème une voix générique, une portée morale : Il est notamment question de l’humanité et de l’homme. Mais étrangement c’est le vin dont il s’agit. C’est lui la figure héroïque du poème.  

On retrouve la tonalité épique qu’on donne au poème avec « il chante ses exploits », qui renvoie clairement à l’épopée homérique dans laquelle l’aède chante les exploits du héros. Il est fait référence à Pactole[AS5] , et à une légende d’un roi qui ne peut ni boire ni manger car tt ce qu’il touche se transforme en or. C’est le vin qui transforme la boue en or ; il fait office de muse poétique (« règne par ses dons ») qui fait chanter le poète par son « gosier » (renvoyant au fait de boire).  


Pour noyer la rancœur et bercer l’indolence
De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ;
L’Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil !

Le dernier quatrain renvoie au pouvoir anesthésiant du vin : voir les harmonies imitatives de ce quatrain dans lequel on retrouve cette tonalité lyrique le mot « rancœur » et les rimes en « ence », et également les allitérations en « m » qui miment l’agonie : les chiffonniers sont « maudits et meurent en silence ». Les deux derniers vers donnent au vin des chiffonniers une tonalité épique à nouveau, renvoyant à un temps mythologique le vin qui est « le fils sacré du soleil » (voir à ce titre « le vin du solitaire » dans lequel le poète chante le vin comme remède.) 

Conclusion 

Ce poème fait de la figure de l’homme de la rue une figure poétique peu commune que le poète assimile à la sienne : ils sont tous deux maudits (voir à ce titre les poètes maudits de Verlaine qui fixera ce topos poétique définitivement). 

Le vin transforme la boue en or, transfigurant la réalité sordide de l’existence du chiffonnier, qui sous l’effet du vin s’invente un destin épique d’un militaire au milieu du peuple l’acclamant, comme un roi. On retrouve souvent chez Baudelaire la notion de roi déchu comme dans « l’Albatros »,  où l’oiseau « ce roi de l’azur » déchoit sur le sol au milieu des marins. 

Lire également « les petites vieilles » dans les tableaux parisiens qui décrit la déchéance physique des vieilles personnes dans la rue : le poème est d’ailleurs dédié à Victor Hugo. 


 [AS1]les vieux chiffons pour les papeteries ; 

les peaux de lapin pour les industries de fourrure ou pour faire la colle de peau utilisée en ébénisterie ou pour la marqueterie ; 

les os pour la fabrication de colle, superphosphates, phosphore des allumettes, noir animal, gélatine comestible ou pour films photographiques, pièces de tabletterie ; 

la ferraille pour la métallurgie ; les boites de conserve pour l’industrie du jouet ; le verre ; 

les boues vendues aux fermiers en qualité d’engrais ; le papier pour la cartonnerie1 ; les mégots dont ils faisaient commerce pour le tabac.

En 1884, le préfet Poubelle à Paris rend obligatoires les boites à ordure vidées par l’administration, qui mettra un terme au métier. 

 [AS2]LA TERRE APPAUVRIE PAR LA MER

Paris jette par an vingt-cinq millions à l’eau. Et ceci sans métaphore. Comment, et de quelle façon ? jour et nuit. Dans quel but ? sans aucun but. Avec quelle pensée ? sans y penser. Pourquoi faire ? pour rien. Au moyen de quel organe ? au moyen de son intestin. Quel est son intestin ? c’est son égout.

Vingt-cinq millions, c’est le plus modéré des chiffres approximatifs que donnent les évaluations de la science spéciale.

Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est or.

Que fait-on de cet or fumier ? On le balaye à l’abîme.

On expédie à grands frais des convois de navires afin de récolter au pôle austral la fiente des pétrels et des pingouins, et l’incalculable élément d’opulence qu’on a sous la main, on l’envoie à la mer. Tout l’engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu d’être jeté à l’eau, suffirait à nourrir le monde.

Ces tas d’ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides écoulements de fange souterraine que le pavé vous cache, savez-vous ce que c’est ? C’est de la prairie en fleur, c’est de l’herbe verte, c’est du serpolet et du thym et de la sauge, c’est du gibier, c’est du bétail, c’est le mugissement satisfait des grands bœufs le soir, c’est du foin parfumé, c’est du blé doré, c’est du pain sur votre table, c’est du sang chaud dans vos veines, c’est de la santé, c’est de la joie, c’est de la vie. Ainsi le veut cette création mystérieuse qui est la transformation sur la terre et la transfiguration dans le ciel.

Rendez cela au grand creuset ; votre abondance en sortira. La nutrition des plaines fait la nourriture des hommes.

les Misérables, tome V, livre 2

 [AS3]Les Misérables, tome IV, l’épopée Saint-Denis

Il y eut une pause, et la chiffonnière, cédant à ce besoin d’étalage qui est lefond de l’homme, ajouta :

— Le matin en rentrant j’épluche l’hotte, je fais mon treillage (probablementtriage). Ça fait des tas dans ma chambre. Je mets les chiffons dans un panier, les trognons dans un baquet, les linges dans mon placard, les lainages dans macommode, les vieux papiers dans le coin de la fenêtre, les choses bonnes àmanger dans mon écuelle, les morceaux de verre dans la cheminée, les savatesderrière la porte, et les os sous mon lit.

Gavroche, arrêté derrière, écoutait.

— Les vieilles, dit-il, qu’est-ce que vous avez donc à parler politique ?

Une bordée l’assaillit, composée d’une huée quadruple.

— En voilà encore un scélérat !

— Qu’est-ce qu’il a donc à son moignon ? Un pistolet ?

— Je vous demande un peu, ce gueux de môme !

— Ça n’est pas tranquille si ça ne renverse pas l’autorité.

Gavroche, dédaigneux, se borna, pour toute représaille, à soulever le boutde son nez avec son pouce en ouvrant une main toute grande.

La chiffonnière cria :

 [AS4]

Les paradis artificiels, le Vin

Mais voici bien autre chose. Descendons un peu plus bas. Contemplons un de ces êtres mystérieux, vivant, pour ainsi dire, des déjections des grandes villes ; car il y a de singuliers métiers, le nombre en est immense. J’ai quelquefois pensé avec terreur qu’il y avait des métiers qui ne comportaient aucune joie, des métiers sans plaisir, des fatigues sans soulagement, des douleurs sans compensation, je me trompais. Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent ; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l’Industrie, deviendront des objets d’utilité ou de jouissance. Le voici qui, à la clarté sombre des réverbères tourmentés par le vent de la nuit, remonte une des longues rues tortueuses et peuplées de petits ménages de la montagne Sainte-Geneviève. Il est revêtu de son châle d’osier avec son numéro sept. Il arrive hochant la tête et buttant sur les pavés, comme les jeunes poètes qui passent toutes leurs journées à errer et chercher des rimes. Il parle tout seul ; il verse son âme dans l’air froid et ténébreux de la nuit. C’est un monologue splendide à faire prendre en pitié les tragédies les plus lyriques. « En avant ! marche ! division, tête, armée ! » Exactement comme Buonaparte agonisant à Sainte-Hélène ! Il paraît que le numéro sept s’est changé en sceptre de fer, et le châle d’osier en manteau impérial. Maintenant il complimente son armée. La bataille est gagnée, mais la journée a été chaude. Il passe à cheval sous des arcs de triomphe. Son cœur est heureux. Il écoute avec délices les acclamations d’un monde enthousiaste. Tout à l’heure il va dicter un code supérieur à tous les codes connus. Il jure solennellement qu’il rendra ses peuples heureux. La misère et le vice ont disparu de l’humanité !

Et cependant il a le dos et les reins écorchés par le poids de sa hotte. Il est harcelé de chagrins de ménage. Il est moulu par quarante ans de travail et de courses. L’âge le tourmente. Mais le vin, comme un Pactole nouveau, roule à travers l’humanité languissante un or intellectuel. Comme les bons rois, il règne par ses services et chante ses exploits par le gosier de ses sujets.

Il y a sur la boule terrestre une foule innombrable, innomée, dont le sommeil n’endormirait pas suffisamment les souffrances. Le vin compose pour eux des chants et des poèmes.

 [AS5]La Lydie avait pour roi le célèbre Crésus. Sa puissance et sa richesse, réputées considérables, lui venaient des sables aurifères de la rivière et lui valent d’avoir été immortalisé dans l’expression « riche comme Crésus ».

Midas était le roi de Phrygie, royaume d’Asie mineure situé entre la Lydie et la Cappadoce. Une histoire raconte l’aventure arrivée au vieil ivrogne Silène. Celui-ci, suivant une procession en l’honneur de Dionysos, s’égara près du palais royal. Midas et ses gardes le retrouvèrent assoupi et le roi lui offrit de rester quelques jours au palais avant de le rendre à Dionysos. Le dieu récompensa le roi en lui accordant un souhait. Midas demanda que tout ce qu’il toucherait à l’avenir se transforme en or, sans réaliser que cela l’empêcherait de manger et de boire. Assoiffé et affamé, il supplie le dieu de reprendre son présent. Dionysos lui ordonne alors de se laver dans les eaux du Pactole, près de la grande ville de Sardes.

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