La prose du transsibérien

La prose du transsibérien et la petite Jehanne de France

« Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre  ? »
Nous sommes loin, Jeanne, tu roules depuis sept jours […]
Le train palpite au cœur des horizons plombés
Et ton chagrin ricane…
« Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? »
Les inquiétudes
Oublie les inquiétudes
Toutes les gares lézardées obliques sur la route
Les fils télégraphiques auxquels elles pendent
Les poteaux grimaçants qui gesticulent et les étranglent
Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente
Dans les déchirures du ciel les locomotives en folie s’enfuient
et dans les trous
les roues vertigineuses les bouches les voies
Et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses
Les démons sont déchaînés
Ferrailles
Tout est un faux accord
Le broun-roun-roun des roues
Chocs
Rebondissements
Nous sommes un orage sous le crâne d’un sourd…
« Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? »

Mais oui, tu m’énerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin

                                            Blaise Cendrars, La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913.

                                            Analyse linéaire 

         1° Introduction détaillée pour la lecture linéaire et pour la lecture cursive

Contexte :

         La période artistique voit fleurir les avant-gardes : le futurisme axé sur la représentation de la vitesse, le cubisme qui représente la réalité sous la forme de figures géométriques, le dadaïsme qui confie à l’art la mission non plus de représenter le monde, mais de le provoquer en cassant les codes bourgeois de la société et la notion d’esthétique. 

Blaise Cendrars figure poétique des avant-gardes du début du vingtième siècle marquera son époque par ses fulgurances poétiques modernes, de la même manière que son camarade Guillaume Apollinaire avec le poème Zone, dans lequel ce dernier Ia modernité (la ville et ses machines) sous un angle surréaliste, cad en transfigurant la réalité en un espace fantasmagorique.

Cendrars appartient aux avant-gardes littéraires du début du vingtième siècle (Apollinaire, Rémy de Gourmont), artistiques (les futuristes) et les premier peintres abstraits (Robert et Sonia Delaunay). 

La poésie de Cendrars est celle d’un autodidacte génial qui cultive un goût pour :

  • les mots rares (réminiscence du symbolisme)
  • les couleurs et les matières (goût par l’abstraction naissante)
  • les inventions comme les moyens de locomotion (mouvement futuriste comme le poème « Zone » d’Apollinaire)

         Cendrars, écrivain à la personnalité singulière est un hâbleur :  Il est difficile de démêler le vrai du faux dans sa biographie. Il reprend la formule de Nerval « Je suis l’autre » et devient le « poète gauche » après l’amputation de son bras à la bataille de Champagne en 1915. Suisse légionnaire engagé volontaire dans la première guerre mondiale, Frédéric-Louis Sauser invente un pseudonyme évocateur du destin du Phénix et renaît de ses cendres sous son nouveau nom, Blaise Cendrars :  Blaise, la braise et Cendrars, les cendres. Son œuvre oscille entre :la poésie (la Prose du transsibérienet les Pâques à New-York, 1912) , les romans (lOr, 1925, Moravagine, 1926)  et les autobiographies romancées (lhomme foudroyé,1945 et la Main coupée, 1946). Cendrars a toujours cultivé un goût pour le voyage.

Présentation du texte : 

         On sait que Cendrars adolescent, mauvais élève, est envoyé faire un apprentissage chez un joailler en 1905 à l’âge de 16 ans. Il aurait été témoin de la révolution russe. À la manière de Rimbaud dans « le Bateau ivre », Cendrars raconte son voyage de Moscou à Kharbine dans le train mythique du transsibérien, en compagnie de la petite Jehanne. Le poète accompagne son maître en joaillerie, chez qui il était en apprentissage, de Moscou à Kharbine, sur la ligne du Transsibérien.

         Le poème, première œuvre « simultanée » créée de concert avec Sonia Delaunay, est parue illustrée de formes abstraites colorées de la peintre. Le Transsibérien  est le « le premier livre simultané » en accordéon. Avec Sonia Delaunay, il crée la Prose du Transsibérien, le premier livre « simultané » :   les vers du poème sont liés à la peinture, des bandes de couleur. Le texte se déroule alors comme un accordéon qu’on déplie. Cendrars change la perception du poème : le lecteur est amené à lire l’œuvre non plus assis mais debout.

Cet extrait du poème est sous la forme d’une ballade dont le refrain enfantin de la petite Jehanne est « Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? ». Le poète entraîne le lecteur dans un voyage qui l’éloigne des bornes figuratives de la poésie et l’emporte dans un maelström artistique : un mélange d’abstraction et de futurisme.  

Problématique et découpage du texte en mouvements : 

         Comment la modernité des vers figurent-elle le voyage hallucinatoire du poète dans le transsibérien ? Cet extrait de la prose du transsibérien se décompose en trois parties : une première partie qui dit la peur face à l’inconnu dans le voyage, (V.1-7) puis une deuxième partie qui décrit la vitesse vertigineuse du train qui déforme le paysage (V.8-12) et enfin une troisième partie jusqu’à la fin de l’extrait qui traduit en mots les bruits du train.

2° Développement 

Première partie : la peur face à l’inconnu dans le voyage du Transsibérien (V.1-7)

         La question, qui revient dans le poème, sert de leitmotiv au poème déstructuré et prend la forme d’une ballade avec le retour de ce refrain. La question anodine de la localisation des voyageurs dans l’espace géographique est un lieu commun du voyage. L’enfant, traditionnellement, demande à ses parents si le trajet sera long. Ici, rappelons-le, le poème est dialogique : c’est une conversation entre le poète, alter ego de la personnalité hâbleuse de Cendrars, et la petite Jehanne. Une partie du poème est consacrée à Jeanne, jeune fille frêle et prostituée originaire du quartier de la fête parisienne, Montmartre. Le nom de Jeanne de France est polémique car ce personnage de prostituée peut renvoyer également à Jeanne d’Arc, grande figure de l’histoire de France.  En voici un extrait : 

            On est donc loin de Montmartre. Les lieux dans la Prose sont multiples. Ils entraînent le lecteur dans un voyage cosmopolite imaginaire sans début ni fin (Montmartre, Moscou, Kharbine, Bâle-Tombouctou, Babylone, Montmartre, Auteuil, Patagonie, Bornéo, Paris-New-York …).La poésie surréaliste de Cendrars s’exprime à travers une réécriture de la mélancolie, motif traditionnel de la poésie ici revisité par le poète. L’hypallage donne un coeur au train personnifié qui palpite « au coeur des horizons plombés ». Le ciel (encore une fois un topos de la poésie) est « plombé » cad bouché, symbolisant l’absence d’avenir. Par association d’idées, on peut noter l’isotopie citadine de « plombé » qui renvoie aux constructions urbaines faites de plomb, ne laissant plus au ciel rien de naturel. 

C’est le poète qui parle et rassure Jehanne, l’invitant à laisser de côté la mélancolie répété d’un vers à l’autre : « Les inquiétudes / Oublie les inquiétudes » car « ton chagrin ricane ». La personnification sardonique renvoie au sadisme du poète vis-à-vis de Jehanne. On notera dans la partie suivante justement le terme « sadisme ». Le poète se moque de Jehanne, pour laquelle il n’a pas de grande considération dans son voyage.

Deuxième partie : la vitesse vertigineuse du train qui déforme le paysage (V.8-12)

C’est la vitesse du train qui est la réponse aux inquiétudes que formule Jehanne. L’inspiration futuriste de Cendrars fondé sur la fascination pour le mouvement, la vitesse et les nouveaux moyens de locomotion qui donnent le tournis au lecteur.Le poème transcrit par les mots la sensation de vitesse chère aux futuristes : « les gares obliques », « les poteaux » sont « grimaçants », « Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente ». Ce vers, s’il renvoie à l’image du paysage sous l’effet de la vitesse du train, renvoie également à la facture même du poème. Le texte est en effet un accordéon de papier, qu’on déplie pour lire les mots du poème et pour regarder les formes colorées de Delaunay. 
Le poème se teinte également d’une forme de violence sous l’effet de la vitesse : il est question d’une « main sadique qui tourmente » le monde, de « déchirure du ciel », « de locomotives en folie qui s’enfuient». On soulignera la bizarrerie de la métaphore de l’étranglement à l’aide d’un fil « étranglent, main sadique » qui saisit ces vers et d’un corps représenté par « ces poteaux grimaçants » qui « gesticulent ». Blaise Cendrars renouvelle ainsi de manière très étonnante et iconoclaste le poème dédiée à une dame. 


Troisième partie (V.13-fin) : Les mots du poème traduisent les bruits du train

Le rythme du poème alors s’accélère, saccadé par la brièveté des vers libres qui le composent, certains limités à un mot : « ferraille », « chocs », « rebondissement », voire à une onomatopée avec le « broun-roun-roun » des roues. A noter que l’ensemble du poème est en vers libres, cad en vers hétérométriques et sans rimes systématique. Symboliquement, le train et métaphoriquement la poésie se situent dans les interstices du genre, « dans les trous ».  Le train lancé à toute allure sur ses « roues vertigineuses » est poursuivi par des cris, dont on note l’isotopie : « bouches » « voies » malgré l’orthographe, « chiens de malheur qui aboient ». C’est la musique dissonante du train qu’entend le lecteur, ce « broun-roun-roun des roues ». Cendrars se livre à un renouvellement du lyrisme musical dans lequel règne le « faux accord ». les poètes en 1913 ne cherchent plus la symétrie du vers mais une forme poétique nouvelle et moderne qui passe par le vers libre. Ne lit-on pas dans une autre partie du Transsibérien : « Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers comme dit Guillaume Apollinaire » ?

« Nous sommes un orage sous le crâne d’un sourd… »

L’ « orage » que constitue le poème est résumé dans le pronom personnel « nous » qui en englobe tous les mots. Cendrars , qui joue ici de manière anecdotique avec la référence shakespearienne « une tempête sous un crâne » pour en signifier la violence et l’exubérance en fait de manière comique un « sourd ». Cela a tendance à montrer son irrévérence envers la musicalité classique de la poésie qu’il congédie en optant pour le vers libre. 

3° Conclusion 

« La Prose », comme le poème « Zone » d’Apollinaire marque un changement à la fois dans la forme et le contenu de la poésie. Les thématiques nouvelles de la modernité ( la ville, les machines, la vitesse) alliées au langage inouï qui donne au poème un aspect fantasmagorique préparant l’avènement du surréalisme en poésie. Ce train, le transsibérien dont il est question se fait le symbole d’un époque et d’un genre. On notera tout particulièrement l’ironie de Cendrars, anticonventionnel dans son traitement de l’amour, qu’avaient déjà mis au goût du jour les décadents du siècle précédent. En ouverture, on peut rapprocher ce texte des inventeurs  du vers libre au dix-neuvième siècle (des vers qui ne riment pas), Jules Laforgue qui, avec ses Derniers vers notamment allie vers libres et ironie déjà dans sa poésie. 

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