Dissertation sur la passion amoureuse dans le roman

Étymologiquement la passion et le verbe captiver ont un point commun, il se rattachant à l’assujettissement. « Passion », la  souffrance qu’on s’inflige et « chaitiver »  en bas latin signifie « rendre esclave ». La souffrance du personnage est-elle un passage obligé pour tenir en haleine le lecteur pour le fasciner au point qu’il ne s’arrache que de force à sa lecture ?

LE PERSONNAGE DE ROMAN DOIT IL VIVRE SES PASSIONS POUR CAPTIVER LE LECTEUR ?

LE PERSONNAGE DE ROMAN QUI VIT SES PASSIONS CAPTIVE LE LECTEUR.

1. Le personnage de roman captive le lecteur car il est le spectateur de sa névrose obsessionnelle. Julien Sorel perd son jugement dans la passion amoureuse qu’il vit avec Mathilde et reviendra à la fin du livre à son véritable amour plus profond pour Madame de Rénal. Julien Sorel dans le Rouge et le Noir montre les mécanismes de la passion chère à Stendhal qu’il théorise à l’aide de la métaphore de la cristallisation amoureuse dans « De l’amour » :

« au moment où vous commencez à vous occuper d’une femme, vous ne la voyez plus telle qu’elle est réellement, mais telle qu’il vous convient qu’elle soit. Vous comparez les illusions favorables que produit ce commencement d’intérêt à ces jolis diamants qui cachent la branche de charmille effeuillée par l’hiver, et qui ne sont aperçus, remarquez-le bien, que par l’œil de ce jeune homme qui commence à aimer. » 

On pourrait citer également dans le même registre la description des mécanismes de la passion des souffrances du jeune Werther de Goethe. Le lecteur éprouve du plaisir à la contemplation de la passion chez un personnage.

2. Le lecteur, qu’il ait l’expérience ou non de la passion, s’identifie au personnage, qui constitue d’ailleurs pour lui un modèle ou un contre-modèle. L’expérience passionnelle que vit un personnage par exemple dans l’Éducation sentimentale de Flaubert est captivante pour le lecteur. Il suit les étapes de la passion du jeune homme dans ce roman initiatique. Le lecteur découvre  les mécanismes de la passion : l’enchantement et désenchantement de Frédéric Moreau face à Madame Arnoux grâce au discours indirect libre.  On voit à travers du regard de Moreau la naissance et la fin du sentiment amoureux dans toute sa puissance. L’ironie qu’on retrouve dans le genre romanesque plus généralement comme l’écrit M. Bakhtine permet de lire et de relire à des âges différents. On perçoit plus ou moins l’ironie selon son expérience personnelle. C’est en cela que le roman est captivant à l’échelle de l’existence du lecteur. On pourrait citer également dans le même registre les romans de flux de conscience comme Belle-du-seigneur d’Albert Cohen. Ce roman offre un plaisir comparable à Madame Bovary car le lecteur voit avant Ariane l’échec de son amour auquel elle croit.

3. La passion captive le lecteur dans le roman car elle fait vivre au lecteur par procuration l’hybris qui fascine les hommes.

Comme la tragédie au théâtre fascine, la passion dans le roman est cathartique. Phèdre amoureuse de son beau-fils ne peut résister à ce feu qui la consume et devient l’incarnation en littérature la passion amoureuse. Un voyage au pays de la passion nous emmène De Phèdre à Manon Lescaut, roman dans lequel Des Grieux détruit toute sa vie pour Manon. C’est sa chute qui nous fascine et nous captive.

LE PERSONNAGE DE ROMAN QUI NE  VIT PAS SES PASSIONS CAR IL S Y REFUSE CAPTIVE LE LECTEUR  MAIS PAS LE PERSONNAGE QUI N’EN A PAS.

1. La Princesse de Clèves ne cède pas à la tentation amoureuse à cause de son éducation janséniste et combat la passion. C’est le spectacle pathétique que contemple le lecteur qui le captive avec une certaine forme de sadisme face à un personnage qui se débat contre des contigences morales qui lui ruinent l’existence mais auxquelles elle se rattache pour justifier ses choix de vie.

2. Le personnage de Madame Bovary est intéressant à ce titre car la jeune femme veut vivre la passion qu’il lit adolescente dans les romans sentimentaux mais qu’elle n’éprouvera jamais dans la vie véritable. Les passions, semble nous Flaubert, sont dans les romans mais pas dans l’existence. Ainsi Emma Bovary, forte de cette constatation dysphorique, se tue pour échapper à l’ennui. Peut-on dire que le destin d’Emma face à l’ennui nous captive ? Oui c’est son processus psychologique dans lequel elle est enfermée qui captive le lecteur plus que la passion amoureuse qu’elle pourrait vivre.

3. Meursault dans l’Étranger a cette caractéristique singulière pour un homme c’est qu’il semble étranger à ce qui lui arrive et semble dans l’impossibilité d’être passionné. Dire que l’on est captivé par l’Étranger serait faux. On est intrigué par cette étrangeté, cette absence d’émotion, mais pas captivé. 

Que le personnage vive ou non ces passions, peu importe au lecteur, il est hypnotisé par ce combat qui se livre chez le personnage. En revanche, une histoire dans laquelle le personnage ne vive pas de passion peut intéresser le lecteur, le faire réfléchir mais il ne semble pas qu’il puisse être captivé pour autant.

La passion est-elle la seule situation qui captive le lecteur ? N’y a-a-t-il d’autres situations dans lesquelles se trouvent le personnage qui fascinent le lecteur ?

LA PASSION EST-ELLE LE SEUL OBJET QUI CAPTIVE LES LECTEURS DANS LE ROMAN ?

1. Un personnage banal qui ne vit pas de passion ne captive pas le lecteur. Il le fait réfléchir. Si le personnage est banal, c’est que l’on va s’attacher au monde qui nous est décrit. C’est ainsi que les personnages du père Goriot, horriblement banals, brossent un portrait critique de la Restauration qui blâme la vénalité et l’étroitesse d’esprit de la petite bourgeoisie.

2. Mais le ressort psychologique de la passion n’est pas la seule source de fascination pour le lecteur.

L’intrigue captive également le lecteur, Ainsi la littérature de genre, particulièrement le roman policier qui naît sous la plume de l’anglais Conan Doyle au XIXème siècle tient en haleine les lecteurs en narrant les histoire de Sherlock Holmes. Le roman captive le lecteur car il doit réfléchir avec le personnage sur le décryptage de l’intrigue. C’est cette opération intellectuelle qui le stimule.

3. L’imaginaire, l’ailleurs captive les lecteurs les transportant hors-du quotidien et les fait rêver. Robinson Crusoé, personnage archétypal du roman d’aventure, nous captive car on s’identifie à lui. Que fait-on seul sur une île déserte  livré à nous-même ? Le roman fantastique captive également le lecteur avec le Seigneur des Anneaux de Tolkien qui créé de toute pièce un univers inouï dans lequel on a de cesse de se plonger dans l’histoire des personnages pour découvrir toutes les coutumes de ce pays imaginaire. Le personnage est captivant car il est la porte d’entrée dans un monde qu’on aimerait voir. C’est toujours l’identification au personnage qui est captivante.

CCL

Le lecteur est captivé dans un roman par le personnage victime de passion car il éprouve du plaisir à voir opérer le mécanisme psychologique qui lui fait ressentir des émotions universelles chez l’homme : le plaisir et la souffrance. Mais si ce personnage est sans passion, l’esprit du lecteur est occupé alors à réfléchir. C’est un autre plaisir qui entre en jeu, plus réflexif. C’est finalement l’opération intellectuelle que fait le lecteur dans un roman policier : grâce au suspense, le lecteur dans une position d’attente qui le rapproche le plus de l’état d’âme dans lequel il se trouve quand il suit les affres de la passion d’un personnage.
Ouverture :  La philosophie, amour de la sagesse, étymologiquement parlant, a traité comme le roman cette thématique. Kant  traite le sujet d’un point de vue clinique : « la passion est comme un poison avalé ou une infirmité contractée ; elle a besoin d’un médecin qui soigne l’âme de l’intérieur ou de l’extérieur, qui sache pourtant prescrire le plus souvent des médicaments palliatifs. »(Critique de la raison pratique, Kant ). On appelle aussi passion la manie, voir les monomanes de Géricault.

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